LE RESPECT DE LA NATURE

Exposé de la controverse

     L’Homme a toujours vécu dans la Nature : il a été soumis à ses forces et à ses caprices, mais aussi à sa majestuosité et à sa générosité. Autrefois, l’attachement des peuples primitifs à la Nature prenait l’apparence de croyances et de superstitions. Le cultivateur craignait par exemple que les dieux ne se mettent en colère s’il massacrait une vallée et le chasseur, après avoir tué une proie, s’empressait de faire une prière à l’âme de l’animal et de remercier la Nature pour son abondance. Aujourd’hui, grâce aux prouesses de sa science, l’Homme a conquis la Nature, s’en est rendu maître et l’a domestiquée : il la considère désormais comme une simple chose dont il peut disposer à sa guise. L’agriculteur moderne sacrifie donc ses terres au nom du profit et le chasseur va se défouler à la chasse toutes les fins de semaines rien que pour le plaisir.

     À la fin du XXe siècle, la prise de conscience de l’Homme sur l’état de la planète a posé un problème inédit et inquiétant, celui du respect de la Nature. Il en est venu à se demander jusqu’où il devait aller dans la transformation de cette Nature et pourquoi il devait la respecter, car ce respect suppose la reconnaissance d’une dignité qui possède une valeur devant laquelle toute action doit s’arrêter pour ne pas lui porter atteinte. Malheureusement, l’Homme n’a toujours pensé qu’à profiter de la Nature, à l’image d’un parasite, et ne lui a donc jamais reconnu quelque dignité. Des groupes ont alors été créés pour fixer des limites aux actions de l’Homme sur la Nature et des lois ont été établies pour définir le sens de ses droits et de ses devoirs.

     En 1985, le Canada créa le Ministère de l’Environnement avec l’intention de préserver et d’améliorer la qualité du milieu naturel et de conserver les ressources renouvelables du patrimoine. En 1992, sous l’égide de l’Organisation des Nations Unies, s’est tenu le deuxième Sommet de la Terre qui non seulement a été le plus grand rassemblement de dirigeants mondiaux, mais a également donné un coup d’envoi à un ambitieux programme de lutte pour la préservation d’un environnement sain et durable. Suite à cette rencontre, le Protocole de Kyoto a été adopté en 1997 et est entré en vigueur en 2005. Il s’agit d’un accord international qui a été ratifié à ce jour par 189 pays, à l’exception notable des États-Unis, et qui vise à réduire collectivement les émissions globales de gaz à effet de serre. Le point commun de tous ces traités et de toutes ces rencontres est donc la sauvegarde de la planète et la prise de conscience que l’Homme se doit de vivre en unité avec la Nature qui l’entoure, du moins respecter son œuvre et la préserver. En effet, la question du respect de la Nature est fondamentale, car elle met en cause à la fois les bases de notre culture capitaliste, égocentrique et indifférente fondée sur les sciences et la technologie et notre désir de liberté, notre droit et notre volonté de croire en un monde meilleur.

     L’Homme a le sort des générations futures et de la planète entre ses mains, car, de tous les millions d’habitants peuplant la Terre, il est le seul qui puisse décider du sort de la planète… C’est à une véritable révolution de la conscience qu’assiste le monde actuellement et celle-ci décidera du sort de l’humanité. Comme le défendait l’écrivain et dramaturge Romain Rolland, il n’y a qu’un seul héroïsme au monde : voir un monde comme il est et l’aimer.

Analyse de l'enjeu moral

     Pour bien cerner toute l’ampleur éthique que pose le respect de la Nature, il faut d’abord se pencher sur les conflits moraux liés à l’environnement. L’éveil environnemental récent a amené à la mise en place de plusieurs traités signés par les pays désireux de freiner une fois pour toutes la destruction de la Nature.

     Mais on peut se demander si c’est réellement le rôle de ces pays d’agir ainsi, comme si la planète leur appartenait et qu’ils devaient la protéger de leurs citoyens. Car est-il juste de croire que les pays peuvent limiter les droits de leurs habitants lorsque l’avenir et son bien-être sont en jeu et ainsi leur imposer un respect de l’environnement qui convient à leurs normes ? D’un autre côté, ces citoyens ne pourraient-ils pas simplement ignorer les limites imposées et agir comme bon leur semble sur l’environnement qui les entoure, car n’ont-ils pas le droit d’être fondamentalement égoïstes et d’agir selon leurs propres normes ? Mais si l’on pense aux générations futures, comment pouvons-nous déterminer si les normes de chacun sont raisonnables et vont permettre de leur assurer un milieu sécuritaire et sain ? Car ne dit-on pas que ces enfants du futur sont en tous points égaux avec leurs ancêtres et le proverbe populaire n’est-il pas que la liberté de tout individu s’arrête là où commence celle des autres ? Dans ce cas, ne devrions-nous pas s’assurer que les citoyens respectent des normes qui vont protéger les générations prochaines, même si pour cela il est nécessaire de contraindre certains à respecter à la lettre certaines règles ? N’est-ce pas en effet pour cette raison qu’il est interdit de chasser abusivement certains animaux ou que faire des feux dans la forêt est interdit en période de sécheresse ?

     De plus, il convient de se demander à qui appartient l’environnement. Car un individu irrespectueux envers l’environnement respecte-t-il les droits des autres en voulant agir comme bon lui semble sur ce même environnement ? Et lorsqu’on dit que l’environnement n’appartient à personne, n’est-il pas exact non plus lorsqu’on affirme qu’il n’est pas la propriété de tous, mais, dans ce cas, à qui appartient-il ? Est-il chose que l’on peut posséder ? Car si on achète une parcelle de terrain ou une ferme, ne dirons-nous pas que cela nous appartient, que cette petite partie de l’environnement est à nous ? Dans ce cas, pourrait-on punir pénalement toutes actions néfastes ou jugées irraisonnables envers la Nature, les autres habitants de la Terre, voire les générations futures ? Mais comment juger de ce qui est néfaste pour l’environnement, puisque l’on ne peut communiquer avec lui et que tous les propos sont sujets à discussion ?

     Et lorsqu’on parle du respect de l’environnement, il faut inévitablement s’attarder sur la qualité de cet environnement, car il reflète le respect de l’Homme à son égard. Et qui dit qualité de l’environnement dit également qualité de l’environnement à long terme, celui dont les générations futures hériteront. Mais encore là, sur quelle base pouvons-nous juger ce qu’il leur faudra, ce dont ils auront besoin et ce qu’ils souhaiteraient recevoir ? Car n’est-il pas impossible de leur transmettre un monde en tous points identique à celui que nos ancêtres nous ont transmis et ne dit-on pas qu’il est dans la nature humaine de s’adapter à toute chose, à toute modification de son milieu ? Mais ne serait-ce pas là une façon de se débarrasser de nos devoirs envers les autres, alors que l’on attend beaucoup des autres ? Toutefois, même si l’on tient pour acquis que cela fasse partie de nos devoirs, ne peut-on pas se demander si l’on doit seulement assurer la survie de la Nature ou en améliorer la condition actuelle en guise d’exemple pour ceux qui vont suivre ? Car pour respecter les générations futures, ne faut-il pas respecter ce qu’on leur transmettra ? Et à toujours revenir à la question des générations passées ou futures et à tenter de déterminer ce qui pourrait être évité, n’oublie-t-on pas de se concentrer sur le présent ? En effet, si les Hommes d’aujourd’hui se demandent ce qu’ils peuvent faire pour leurs descendants, ils doivent comprendre qu’ils ne pourront en retour recevoir une récompense ou une punition de la part de ces derniers.

     On peut donc s’interroger sur la nature de ses actions, à savoir si elles relèvent d’une volonté personnelle ou d’une nécessité obligatoire. D’un autre côté, on sait aussi que la Nature procède à une sélection naturelle depuis toujours et on peut se demander si notre supériorité nous donnerait le privilège de laisser d’autres espèces disparaître, voire le droit de les anéantir. Mais ne devrions-nous pas plutôt accepter humblement cette supériorité et agir en tant que protecteur des plus faibles ?

     Malgré tout, si cette domination sur les plus démunis a été nécessaire à notre survie comme l’a montré l’histoire, ne devrions-nous pas plutôt accepter le rôle funeste du dominateur, car il en faut bien un, non ? Mais est-ce réellement le rôle de l’Homme de jouer à l’apprenti sorcier et de se prendre pour Dieu ? Car parle-t-on encore de respect envers la Nature lorsqu’on se donne le droit de massacrer des forêts et des paradis terrestres avec comme seul argument notre supériorité ? Dans ce cas, quelles sont alors les limites de cette supériorité ? Ces dernières peuvent-elles être élargies lorsque nécessaires, par exemple dans le cas où l’Homme doit détruire une forêt pour accueillir ses semblables ? Car qu’y a-t-il de plus important, le respect de la Nature ou le respect de l’Homme ?

     Et lorsqu’on pense à certains environnementalistes ou écologistes radicaux qui désirent retourner à un environnement d’antan, à un bon environnement, il est d’usage de se questionner sur le sens du mot « bon ». En effet, l’environnement n’a cessé de se modifier depuis des millénaires et peut-être que la race dominante, dans ce cas l’Homme, doit continuer de le transformer, car cela fait peut-être partie d’un cycle naturel tout à fait normal. Ce serait alors respectueux envers la Nature de continuer de la modifier dans l’hypothèse ou ces modifications sont nécessaires et essentielles. Mais n’est-il pas vrai non plus qu’une grande puissance et de grands pouvoirs amènent également de grandes responsabilités ? Car même si l’environnement n’exprime pas en soi ses pensées ou ses opinions, peut-on ignorer l’énorme quantité d’êtres vivants qui eux doivent leur survie à une Nature saine et en santé ?

     Par ailleurs, puisque l’on donne des droits aux animaux et aux plantes, pourquoi l’environnement ne pourrait-il pas lui aussi bénéficier d’un statut qui lui donnerait des droits et dont les répercussions se feraient sentir jusque dans les droits d’autres humains ? Car pourquoi tant de questions à l’égard de l’environnement sinon qu’il soit pour l’Homme plus qu’une simple chose ? Peut-être que, sans le vouloir, l’Homme lui a donné une vie, un esprit propre, tout comme le faisaient les peuples anciens. Car si à travers la Nature l’Homme voit inconsciemment la vie et que le plus grand désir de l’Homme est de vivre, ne respecterait-il pas au moins un peu la Nature ?

     Et puisque la privatisation des ressources naturelles rend inéquitable et grotesque son partage entre les pays en voie de développement et les pays riches, comment alors en faire une juste distribution ? Car faire des efforts est bien beau, mais lorsque l’on sait qu’ils profitent à une seule classe dominante et avide, l’entrain éprouvé face à ces efforts est considérablement réduit, voire totalement atténué. Mais d’un autre côté, ne faut-il pas aussi prendre en compte que, bien que ces efforts enrichiraient davantage les plus puissants et fortunés, ils aideraient également les plus pauvres ? Par exemple, si l’eau avait un prix sur le marché mondial, la grande majorité des gens feraient plus attention. Mais l’envers de la médaille n’est-il pas que cela pourrait créer un gouffre plus imposant entre les riches et les pauvres. Et même si certains voient la privatisation comme un bon projet, d’autres croient qu’il est évident que certaines compagnies trouveront des failles dans ce projet et en abuseront. Car si on prône le respect de la Nature seulement parce que cela est avantageux, n’est-il pas juste d’affirmer que le respect a perdu tout son sens ?

     Par ailleurs, ne pourrait-on pas voir le problème que pose le respect de la Nature à travers la religion ? En effet, la tradition judéo-chrétienne ne véhicule-t-elle pas l’idée que l’Homme a reçu la Nature des mains de Dieu afin d’en jouir à sa guise, puisque de toute manière, en vertu du péché originel, elle est maudite ? Et alors que de nombreux fervents croient en cette malédiction, les Hommes de science, eux, ne tentent-ils pas de maîtriser et de posséder la Nature ? Dans une direction comme dans l’autre, ne serait-il donc pas juste d’affirmer que la Nature est vouée à sa perte ? Et dire que l’on aime la Terre en même temps qu’on la saccage, n’est-ce pas ironique et hypocrite ? Car aimer son sol propre jusqu’à faire la guerre pour le défendre, est-ce réellement l’aimer et la chérir ou n’est-ce qu’une couverture sous laquelle se cache une avidité incommensurable ? 

Théories éthiques

     Pour tenter de trouver des solutions au problème du respect de l’environnement, il est possible de faire appel à différentes théories éthiques.

     On peut d’abord faire appel à l’utilitarisme, qui pèse au même niveau les avantages et les inconvénients des actions de l’Homme pour savoir si ses actions sont justifiées. Afin de décider si une action doit être réalisée ou non, les utilitaristes tiennent alors compte des « pour » et des « contre » se rattachant à l’action en question, mais aussi sur ce que cette dernière est susceptible de produire pour le reste de l’humanité, à court et à long terme. En s’intéressant à ces « pour » et « contre », il faut tenter de satisfaire le bonheur du plus grand nombre d’individus touchés par l’action. Un moyen facile de justifier l’action est le calcul d’utilité. En effet, ce dernier analyse l’aspect coût-bénéfice de l’action, car il ramène tous les intérêts humains, visés par l’action en question, à leur valeur monétaire. Ainsi, avec ce calcul d’utilité, on détermine si l’action humaine est rentable. Si les résultats de ce calcul révèlent qu’en effectuant l’action il y aura davantage de pertes économiques que de retombées, selon l’approche utilitariste, l’action ne devrait pas avoir lieu. Au contraire, si le calcul révèle que l’action amènera de nombreux profits, l’action devrait avoir lieu. Un exemple concret de ce calcul d’utilité est celui de la lutte du Club Sierra contre Walt Disney. Les entreprises Walt Disney voulaient construire une station de ski dans un parc national en Californie. Selon eux, le projet aurait servi à accueillir 14 000 visiteurs par jours. Le Club Sierra s’opposait à ce projet en affirmant qu’il bouleverserait tout l’équilibre environnemental de la vallée et que la région procurait du plaisir à ses visiteurs. Toutefois, selon un calcul d’utilité, comme les skieurs étaient prêts à payer plus pour skier que les usagers des régions sauvages, et comme les 14 000 visiteurs prévus à la station de ski dépassaient les visiteurs de la région sauvage, le calcul a démontré que le ski était beaucoup plus populaire et qu’il occasionnerait beaucoup plus de retombées économiques que ce que rapporterait la région sauvage. Le conflit s’est donc terminé par la création de la station de ski, puisque le bonheur du plus grand nombre a toujours raison. Ainsi, il est facile de voir que l’approche utilitariste, dans le contexte du respect de la Nature, n’accorde pas une plus grande valeur à la Nature et s’intéresse plutôt aux retombées économiques des actions de l’Homme sur celle-ci. Elle s’intéresse donc surtout au futur immédiat de l’Homme et ne tient pas compte des générations futures dans son calcul d’utilité.

     Une autre approche qui s’applique au problème du respect de la Nature est celle de l’éthique des droits. Comme on le sait, les droits à la vie, à la sécurité et à la liberté constituent des droits fondamentaux chez l’Homme. D'un côté, les compagnies qui massacrent l’environnement usent de leur droit de liberté comme argument principal ; d’un autre côté, le reste des Hommes a également raison lorsqu’il affirme que ces compagnies briment leur droit à la vie, à la sécurité, à un environnement sain… Le problème, lorsqu’il y a confrontation entre les droits, est de trouver le droit qui doit prévaloir. Il reste qu’il est possible d’invoquer un droit qui limiterait l’influence d’autres droits. Par exemple, le droit à un environnement viable implique le concept d’autolimitation des droits, car il limite les droits qui nuisent à l’environnement. En raison du droit à un environnement viable, il serait alors possible de juger comme raisonnable le fait de limiter le droit à la propriété et la liberté des individus et des entreprises qui « détruisent » la qualité de l’environnement. Les compagnies posséderaient donc toujours leurs droits, mais certains seraient limités par des normes qui devraient être respectées. Ainsi, le droit à la vie et à la sécurité des êtres humains ne serait plus limité et tous seraient libres d’agir, mais ils ne devraient pas dépasser les limites imposées par le droit à un environnement viable et sain. Puisque l’éthique des droits permet difficilement de résoudre le problème, il faut lui définir des bases claires et solides, tout comme il est nécessaire de faire un tri des droits selon leur importance. Un droit reste donc valable tant et aussi longtemps que celui-ci n’empiète pas sur d’autres droits.

     Les deux théories éthiques qui ont été abordées précédemment s’intéressaient surtout au futur immédiat de l’humanité. Toutefois, comme les conflits moraux l’ont révélé, le problème du respect de la Nature fait aussi intervenir des questions concernant les générations futures, aspect majeur du problème sur le respect de la Nature.

     En faisant appel à l’éthique de la responsabilité de Hans Jonas, il est possible d’aborder cet aspect du problème. Plusieurs soutiennent qu’on ne peut considérer les générations futures à cause de l’absence du critère de réciprocité. Toutefois, dans son éthique de la responsabilité, Jonas laisse de côté ce critère de réciprocité et fait davantage appel à la non-réciprocité. Selon Jonas, puisque nous existons présentement, nous possédons un savoir que les générations futures ne possèdent pas et, par conséquent, nous avons une responsabilité envers eux. Il soutient que nous devons faire appel à notre sollicitude afin de déterminer notre responsabilité envers les générations futures, ce qui doit nous amener à dire que nous devons prendre soin d’elle. En effet, puisque les générations futures sont notre descendance, elles doivent être prises en considération, car peu de gens désirent faire souffrir leur descendance. Certes, il y a des gens qui ne se préoccupent pas de leurs enfants, mais généralement les êtres humains aiment savoir que leur descendance vivra bien et qu’elle sera épanouie.

     Lorsque Jonas fait appel au sort des générations futures, il considère égpalement dans cette expression le sort de l’humanité. Ainsi, selon l’éthique de la responsabilité, nous devons entreprendre des actions envers la Nature afin qu’elle demeure dans un bon état pour que les générations futures puissent bénéficier d’un monde viable qui lui permettra de vivre pleinement et sainement. Pour Jonas, nous ne devons pas agir d’une manière à détruire la Nature, ce qui mènerait inévitablement à la destruction de l’humanité. L’éthique de la responsabilité de Jonas englobe, d’une certaine manière, l’approche utilitariste, car elle insiste sur la considération des conséquences des actions de l’Homme et des effets à long terme sur l’humanité. Toutefois, au contraire de l’utilitarisme, elle ne s’intéresse pas à l’aspect coût-bénéfice des actions, mais plutôt à la survie de l’humanité. Ainsi, les actions que l’Homme veut accomplir sur la Nature doivent se faire en harmonie avec celle-ci afin que les générations futures puissent vivre et, pour ce faire, l’Homme du présent doit adopter une nouvelle prise de conscience.

     Par ailleurs, d’autres théories éthiques peuvent être abordées pour tenter de résoudre le problème. Par exemple, John Rawls propose la notion de voile d’ignorance. Dans cette situation, ne sachant pas quelle place ils occuperaient dans la société ni leurs capacités, les Hommes ont tout intérêt à faire en sorte que leurs principes soient les plus équitables possible. Selon Rawls, ce voile d’ignorance permet de déterminer ce qu’un individu libre et égal accepterait. Ainsi, chacun aurait intérêt à ce que l’environnement soit sain et viable, puisque personne ne souhaiterait recevoir une Terre polluée et dévastée. De plus, Rawls défend des valeurs de liberté et d’égalité entre tous, même les différentes générations.

     On comprend mieux maintenant tout le problème qui réside dans le respect de la Nature. Les opinions sont partagées, car la liberté de choix fait en sortes que les Hommes peuvent choisir la position qu’ils préfèrent. Mais il est indéniable que ce respect dérange puisqu’il renvoie à notre conscience étroite et limitée, une conscience qui doit être changée pour l’avenir de l’humanité. 

Prise de position personnelle

     Les nombreuses questions que pose le problème du respect de la Nature peuvent certes être considérées à un niveau très global et général à l’aide des théories éthiques précédentes. Toutefois, la source du problème repose sans contredit à un niveau plus personnel, car, pour respecter la Nature, il faut se respecter soi-même.

     Et lorsqu’on parle du problème du respect de la Nature, il faut cesser de se comparer au passé ou au futur, tout comme il faut arrêter dles e trouver des moyens pour réparer les torts causés à la Nature ou assurer sa durabilité. Il faut au contraire se sensibiliser à ce que le problème implique pour chacun d’entre nous. En effet, trouver des façons ou imposer des lois pour cesser l’exploitation abusive de la Nature ne sert à rien si l’on n’a pas conscience des actions qui ont mené à cette exploitation excessive. Comme il faut le comprendre, replanter des arbres ne sert strictement à rien si l’on ne recycle pas plus. Ce qu’il faut, ce n’est pas seulement stabiliser l’environnement au point où il se trouve maintenant, mais continuer les efforts envers l’environnement tout en se sensibilisant soi-même. Et c’est là que le problème du respect de la Nature se complique. Car si les sciences et la technologie permettent de trouver des moyens de réparer la Nature, rien ne permet à l’Homme de l’aider dans sa révolution de la conscience, sinon lui-même.

    Le premier pas vers un respect durable entre l’Homme et la Nature est la reconnaissance des erreurs et le désir de changement. Et lorsqu’on parle de changement, ce n’est pas de l’environnement dont il est question, mais de l’Homme, de ses actions et de sa façon de penser. Seulement après que l’Homme aura fait ce pas, on pourra penser à réparer les torts qu’il a commis et à envisager le sort des générations futures. De plus, à travers ce changement, l’Homme donnera une valeur à la Nature comparable à celle qu’il donne à la vie, car la vie et la Nature ne sont en effet qu’une seule et même chose ; la Nature est vie et la vie se trouve dans la Nature.

     Sur ce point, les théories éthiques manquent de vivacité, et on comprend facilement pourquoi. En effet, ces théories sont trop générales et, même si la Nature est ce qu’il y a de plus général, son problème réside à un niveau trop personnel pour qu’il soit considéré par ces grandes théories. Par exemple, l’utilitarisme s’attarde trop au calcul d’utilité, alors qu’il n’y a rien à calculer du tout. Certes on peut dire que changer notre façon de penser n’est pas rentable, mais quelques fois la rentabilité prend du temps et le désir que le temps pourrait procurer n’est pas inclus dans ce calcul. En effet, le calcul utilitariste sous-pèse la valeur de certains biens qui n’ont pas la même valeur pour tous. Le résultat du calcul est donc influencé par le jugement de chacun, par ses valeurs et ses croyances. De plus, l’utilitarisme veut seulement trouver des solutions rapides aux problèmes sans savoir leurs fondements ni ce qu’ils impliquent. L’utilitarisme est en fait pris dans un cercle vicieux. Il voit le bénéfice immédiat et ne cherche pas à voir plus loin, à penser à ce qu’il pourrait y avoir sur un plan plus global. Et en jugeant ces fins économiques avantageuses, il juge également nécessaires les moyens technologiques de les satisfaire. Puis il juge par la suite que des fins économiques sont avantageuses lorsqu’elles proviennent de nouvelles technologies. Et ainsi de suite… Pendant ce temps, la destruction fait son chemin et le cercle vicieux s’intensifie. Car on ne peut ignorer que, dans la plupart des cas, on préfère une productivité maximale, même si cela se paye par l’emploi d’une technologie destructrice. Et on se défend souvent en disant qu’on n’a pas le choix, qu’il faut satisfaire aux besoins de la nation. Avec le même raisonnement utilitariste, on peut justifier n’importe quoi : continuer les coupes à blanc pour ne pas jeter des employés dans la misère, ouvrir une usine polluante pour faire vivre une population… Ainsi, comme les besoins des sociétés ne cessent de s’accroître, on est presque encouragé à satisfaire une exploitation massive, frénétique et abusive des ressources naturelles.

     Quant à l’éthique des droits, le problème vient du fait de leur caractère trop général et pas assez strict. Par exemple, lorsque les compagnies affirment qu’elles sont dans leur droit de liberté de massacrer des forêts, on se demande bien le sens du mot liberté. Ce n’est plus ici la liberté comme on l’entend, mais bien l’absence de contraintes. Ce que ces compagnies veulent, ce n’est pas la liberté, mais une totale liberté. Et il y a une différence considérable entre les deux. Il faudrait donc cerner le sens des droits et restreindre leur influence lorsqu’ils violent d’autres droits.

     Jonas et Rawls sont, quant à eux, plus centrés sur l’Homme et sur ses actions. Mais il est bien facile de parler et d’exiger un changement de la part des autres, tandis qu’agir soi-même est beaucoup plus difficile. Chacun doit cesser de décharger ses responsabilités vis-à-vis l’environnement sur les autres, car il ne faut pas attendre que tout le monde soit conscientisé avant de commencer à faire sa part.

    Il faut donc arrêter de vouloir faire quelque chose pour la Nature si nous ne sommes pas prêts. Et prêts à quoi ? À une révolution de la conscience. Car seule une révolution de la conscience pourra aider chaque Homme à se transformer lui-même et seulement alors il pourra commencer à être assez sensible pour aider les autres. Et si l’on dit qu’on est fondamentalement égoïste, aider la Nature ou autrui n’est pas changer sa nature propre, car un environnement sain sera bénéfique pour chacun.

     Par ailleurs, si l’on désire vraiment aider la Nature, on devrait la représenter comme une divinité. Ainsi, elle serait respectée et nous serions contraints de reconnaître sa valeur, de la voir comme un Vivant doué d’intelligence qui mérite respect. Mais il ne faut pas non plus confondre respect avec admiration. Nous admirons ce qui possède une valeur, ce qui nous semble grand ou qui a une beauté inaccessible, ce qui relève du prodige. Même si l’on peut être saisi de stupeur par la beauté envoutante de la Nature, nous sommes généralement indifférents face à elle. Le respect implique quant à lui la reconnaissance d’une dignité et amène une certaine compassion. Il est donc plus réaliste de désirer respecter la Nature que de l’admirer.

     Il faudrait par ailleurs établir un certain modèle qui permettrait de fixer les limites entre la conduite de l’Homme et la Nature, tout comme l’a fait Rousseau avec son contrat social. Car si l’Homme veut apprendre à respecter la Nature, il devra avant tout retrouver son unité avec elle et retrouver un état de communication et de symbiose ; seule une relation fondée sur l’amour envelopperait alors le respect, sans qu’il soit considéré comme une obligation.

     Comme le disait assez brutalement le philosophe indien Krisnamurti, «si on perd contact avec la Nature, on perd contact avec l’humanité. Coupé de tout rapport avec la Nature, on devient un tueur. On peut alors massacrer des bébés phoques, des baleines, des dauphins ou des Hommes pour le profit, le sport, ou au nom de la science». Car au-delà du respect de la Nature, il y a le respect de la vie et le respect de soi.